Conte de Noël : La harpe et la flûte

Loisirs

C’était ce qu’on appelle un accident bête. Une vilaine fuite d’eau avait irrémédiablement abimé les cadeaux. Attendus à deux cent kilomètres de là, Violaine et Hervé n’avaient plus rien à offrir à leur nièce et à leur neveu. A vrai dire, ils ne s’en tourmentaient pas trop, du moins pas encore. Les enfants en question, deux adorables petits monstres avaient déjà tout ce qu’il fallait. Jouets de haute technologie, téléphones, rien n’était jamais trop beau ni trop moderne pour eux  et le frère d’Hervé avait même déconseillé à ses invités pour la Noël de trop se mettre en frais.

Mais, dans la voiture, une sorte de remords s’était insinué, silencieusement, chez le jeune couple.

- On aurait pu quand même se débrouiller pour apporter quelque chose, hasarda Violaine.

Hervé ne répondit rien. Au fond, il pensait comme son épouse, mais n’osait pas vraiment se l’avouer. Ce n’est qu’après deux heures de trajet qu’il risqua une suggestion.

- On pourrait peut-être s’arrêter à la ville proche de chez eux. Après tout, nous sommes en avance. Je suis sûr que nous trouverons quelque chose d’original chez un artisan du cru, et puis, en dernier recours, on peut aller à l’hypermarché du coin.

Violaine acquiesça avec une petite moue. L’idée de l’hypermarché ne lui plaisait qu’à moitié.

La nuit était tombée depuis une bonne heure lorsque, au lieu de prendre la déviation, ils se dirigèrent vers le centre ville. Là, une déception les attendait : sur la grand’ place, la plupart des magasins étaient fermés, ainsi que les chalets du petit marché de Noël. Après une courte hésitation, Hervé gara la voiture et tous deux partirent à la recherche des inaccessibles cadeaux.

La neige s’était mise à tomber. Malgré les illuminations, les rues quasiment désertes exhalaient une vague tristesse qu’accentuaient de loin en loi les boutiques définitivement fermées.

- Tu crois que nous trouverons quelque chose par ici ?

- Cherchons toujours. La ville n’est pas si grande, après tout.

Ils marchèrent pendant un quart d’heure, explorant chaque rue, chaque impasse, même les plus improbables. Après un long moment de vaine quête, ils s’apprêtaient à renoncer lorsqu’Hervé crut distinguer une vague lueur au fond d’une ruelle oubliée par l’éclairage public. C’était dans la partie la plus ancienne de la ville. Entre deux façades décaties, une lumière hésitante s’échappait d’une vitrine. Pour Violaine et Hervé, c’était la dernière chance.

Hervé entra le premier. Tout d’abord, il crut que la boutique était déserte. A vrai dire, c’était une drôle de boutique, quelque chose entre un magasin d’antiquités et un marchand de jouets qui proposerait de vieux éléments de stock : des jouets en bois, et des voitures miniatures en métal. La faiblesse de l’éclairage donnait à l’ensemble une allure étrange, presque inquiétante. Un peu décontenancé, Hervé

- Il y a quelqu’un ?

- Voilà, voilà !

Comme un diable jaillissant de sa boîte, le maître des lieux surgit derrière son comptoir. C’était un petit vieillard tout ridé et sec comme un coup de trique, arborant un sourire malicieux. Sur son nez, une paire de lunettes rondes dissimulait mal un regard curieusement pénétrant. Avec sa blouse grise et sa calotte blanche, le bonhomme semblait sortir tout droit d’une gravure de roman populaire du XIXème siècle.

Après avoir ajusté ses lunettes, il regarda longuement le couple.

- Ne me dites rien. C’est Noël et il vous faut des cadeaux pour des enfants. Bravo ! Vous avez franchi la bonne porte. Il s’agit d’un garçon et d’une fille, pas vrai ? Ne me demandez pas comment je le sais : comme l’autre, je n’ai pas la science universelle mais j’en sais beaucoup. D’ailleurs. j’ai là tout ce qu’il vous faut, et pour pas cher. Une boîte de magie pour le garçon, par exemple, avec la baguette magique (vraiment magique), les gobelets en fer blanc et les boîtes truquées en bois tourné, par exemple ? Pour la fille une poupée automate qui joue de la musique ? Encore mieux, un théâtre de marionnettes à fil ? Non, vu leur âge, ce serait trop compliqué. Ca viendra plus tard. Mais c’est excellent les marionnettes, cela donne le goût du théâtre et de l’art.

Violaine et Hervé n’osèrent rien dire. Ils trouvaient le personnage pittoresque, mais quelque peu intimidant.

-  Finalement, j’ai trouvé ce qu’il vous faut.

Il descendit alors d’une étagère Une flûte à bec et une toute petite harpe. Les deux objets étaient somptueux : la flûte était d’ivoire et d’ébène, tandis que la harpe, à cordes métalliques était décorée de marqueterie. Après avoir effleuré les cordes, il accorda l’instrument

- Ne vous inquiétez pas du prix. Disons cinquante fr… euros pour les deux. Attendez, je vous fais des paquets cadeau.

Les deux instruments furent empaquetés avec une rapidité étonnante. Hervé sortit de son portefeuille un billet, plutôt honteux de payer si peu. L’étrange boutiquier remercia d’un «Joyeux Noël !» sonore et les deux époux regagnèrent leu voiture.

Lors de l’ouverture des cadeaux chez le frère d’Hervé, ils eurent d’abord droit à un concert de malédictions : les enfants allaient leur casser les oreilles pendant des semaines…

Et puis, après quelques instants, ils entendirent une musique presque familière : à peine les enfants s’étaient-ils emparés des instruments que, sans hésitation et sans fausses notes, leurs doigts couraient sur les trous ou sur les cordes comme s’ils avaient toujours su jouer.

Et pendant tout le réveillon, le garçon et la fille jouèrent ensemble leur premier concert de Noël.

Serge Plénier.